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19/12/2006

Le collectionneur

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Au temps où être cinéphile avait encore un sens –avant la télévision, avant les années soixante-dix, avant qu’Hollywood soit racheté par des industries pétrolières-, on connaissait la valeur d’une star. Sa valeur c’était son aura, et cette aura, pour la faire (re) exister le cinéphile pouvait soit revoir les films (ce qu’à l’époque on faisait plus souvent qu’aujourd’hui où saturé de DVD on ne regarde plus rien), soit découper des photographies dans des magazines, ou mieux, comme le jeune François Truffaut dérober les photos d’exploitation affichées dans les salles. Être cinéphile, c’était d’abord être collectionneur. Aujourd’hui plus personne, sauf les amateurs de cinéma pornographique, ne collectionne les images d’une star, plus personne n’a besoin de cette aura, il n’y a plus d’icône de cinéma autre que celle du passé.

Ce qui rapproche le joueur de jeu vidéo du cinéphile, c’est justement cet amour de la collection. Jouer c’est cumuler. Pour l’amateur de jeu vidéo, tout est prétexte à l’accumulation : réussir le meilleur score, obtenir le plus d’objets, débloquer un maximum de niveaux, débusquer tous les personnages cachés, obtenir toutes les fins dans tous les modes de difficultés possibles. Mieux, tout le jeu vidéo, comme l’anime, le manga, les idols, etc. n’est qu’un prétexte à peupler le plus possible un univers, à réunir une infinité d’images, d’objets, de gadgets, pour rendre le sujet de notre prédilection plus intense, plus riche. Il faut sans cesse amplifier l’aura du jeu, lui donner une existence dont la valeur s’exauce constamment par le plus de ramifications possibles –il s’agit de remplir, d’accumuler, pour choisir, dire ceci, puis cela, et encore ça. Le jeu vidéo est un générateur de satisfaction libidinale, sa réussite tient à ce que sans cesse un nouvel objet devienne le moteur d’un autre désir, d’un désir supplémentaire, plus grand, plus intense, plus parfait. Notre amour d’un jeu n’est ainsi jamais aussi plein que lorsque notre maîtrise de lui atteint le plus haut degré d’intensité que nous lui avons voué, que lorsque nous y avons débusqué le plus de plaisir possible, qu’il n’a plus de secret pour nous. Alors nous pouvons enfin mettre fin à cette histoire d’amour, nous contenter de contempler notre collection avec la sensation étrange qu’un lien secret et profond nous lie à elle. Notre chose est là, elle pourrait être identique à celle d’un autre joueur et pourtant quelque chose de plus la rend unique. Cette singularité c’est la nôtre, cette histoire qui nous lie avec le jeu, ce temps passé seul avec lui. Le jeu vidéo produit un contraste étrange, il est à la fois un medium de masse et une expérience intime, une coupure (du monde) et un lien (avec nous-même). Mieux que tout autres les japonais l’ont compris, eux seuls savent faire et penser le jeu vidéo, ils ont l’âme du collectionneur, ils sont les prototypes de l’homme du futur, notre présent caché, encore lointain et pourtant si actuel.

Jérôme Dittmar
 

Commentaires

Un p'tit truc sur la bit de Sevran. Tu vas adorer mes chéris: http://www.blogg.org/blog-50803-billet-500907.html

Ecrit par : Andy Verol | 19/12/2006

la collection et au centre du "sytéme" de joueur, j'aime peut-être tant Animal Crossing Wild World pour ça...

Ecrit par : Nicolas | 21/12/2006

En effet, Animal Crossing repose essentiellement là dessus, comme beaucoup de jeux de ce type.

Ecrit par : JD | 22/12/2006

et aussi ce fabuleux jeu qu'est Shadow of the Colossus dans ce sentiment de "coupure" au monde pour rentrer pleinement dedans. Pourtant il n'y a pas apparement de collection dans ce jeu. Le systéme est trés simplifié. Nous ne recherchons pas d'objets mais une exploration du vaste monde et ses colosses-niveaux.
Vous n'avez pas écrit sur ce jeu à sa sortie, ne vous intéresse t'il pas?

Ecrit par : Nicolas | 23/12/2006

Si si, Shadow of the Colossus est pour faire simple un des plus grand jeu de tous les temps, au moins un des plus beau, des plus étrange, des plus sensible -on y éprouve des sensations uniques, inédites (démesure, vertige, altérité, trahison), et sa poésie est sans aucun équivalent. Sa mise en scène est exceptionnelle et ses effets visuels saisissants, pour la première fois on y a presque conscience de l'espace, pour la première fois peut-être dans l'histoire du jeu vidéo, un jeu est vraiment en trois dimension. Son esthétique de la ruine est comme un rappel impossible du vivant dont il porterait la trace, comme si le message du jeu sur lui-même était cette idée d'un enfermement auquel il nous condamne et dans lequel finira le personnage. Shadow of the Colossus est sans doute un songe, une image mentale où le conte sert de prétexte à élaborer ce qui serait le plus proche de certaines poches de notre inconscient. Ses paysages déserts, où notre unique solitude s'épanche que dans des combats épiques et irréels, face à des colosses à l'animalité trop humaine, ne sont que de longues plages où nous ne cessons d'évoluer au sein de nos propres paysages, intérieurs, parfois intimes. Chaque rencontre dans Shadow of the Colossus est une rencontre d'un autre absolu qui ne peut que nous renvoyer à nous-même : comment puis-je mesurer la nécessité d'un sacrifice ? En tuant un colosse, on tue une part de soi-même, et sa mort vient nourrir notre part maudite. S'il y a collection dans Shadow of the Colossus, elle ne peut se fonder que sur un acte de trahison. Finir le jeu ne donne droit à aucune gloire, aucune complaisance, aucune satisfaction autre que triste, presque coupable.

Lorsque j'ai commencé à jouer à Shadow of the Colossus, je me suis rapidement arrêté au sixième colosse. Pour moi le jeu m'avait tout dit, tout montré, sa beauté était telle que je préférais la garder intact, loin de moi. Et puis lorsque récemment Khanh a terminé le jeu, auquel il n'avait toujours pas joué, j'ai repris. Depuis j'avance, mais chaque nouvelle victoire est presque un sacrifice, je n'éprouve au fond pas du tout la même satisfaction de collectionneur que n'importe quel autre jeu. Je me sens certes toujours autant fasciné par le jeu, mais surtout triste, chaque nouveau colosse abattu me semble être une oeuvre que je viens de détruire.

Ecrit par : JD | 24/12/2006

exactement!!!! j'ai aussi finis le jeu et la sensation qui a suivie a été la tritesse. C'est la premiére fois, aucune gratification à la fin. Une sensation étrange de culpabilité. Pour moi aussi, arriver à une telle complicité joueur-jeu reléve du génie. bravo à cette fabuleuse équipe qui nous a donné cette année un jeu qui marque vraiment l'histoire du jeu-vidéo(et du coup les joueurs).

Ecrit par : Nicolas | 24/12/2006

http://lecollectionneur.creezvotreboutique.com
tout pour les collectionneurs allez jetter un oeil
bonne visite a bientot

Ecrit par : le collectionneur | 19/03/2007

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